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Quand tout devient facile à construire : optimisation, procrastination et confiance

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Il y a quelque temps, je me suis mis à réfléchir à l'optimisation.

Pas à l'optimisation au sens technique, algorithmique ou productiviste, mais à quelque chose de plus fondamental : quel rapport l'être humain entretient-il avec l'idée d'optimiser ?

L'être humain cherche constamment à faire mieux, plus vite, avec moins d'effort, moins de ressources, moins de risques. Nous optimisons nos trajets, notre travail, nos outils, notre apprentissage, nos habitudes.

Mais il y a une question qui précède toutes les autres :

qu'est-ce qui mérite d'être optimisé ?

Et cette question devient particulièrement étrange aujourd'hui, notamment lorsqu'on travaille dans le numérique.

Parce que l'IA est en train de changer profondément le rapport que nous entretenons avec le fait de construire.


Quand construire devient facile

Pour un développeur, construire un produit a longtemps demandé une certaine quantité de friction.

Il fallait avoir une idée, apprendre, concevoir, architecturer, coder, déboguer, déployer. Construire quelque chose représentait un investissement suffisamment important pour que la décision de construire soit elle-même significative.

L'IA réduit une partie considérable de cette friction.

Aujourd'hui, on peut avoir une idée le matin et, quelques heures plus tard, avoir un produit qui fonctionne.

Cette facilité est extraordinaire.

Mais elle produit un paradoxe :

plus il devient facile de fabriquer quelque chose, moins le simple fait de fabriquer quelque chose constitue une raison suffisante pour le faire.

La question se déplace.

Avant, la question était souvent :

« Est-ce que je suis capable de construire ça ? »

Elle devient progressivement :

« Pourquoi est-ce que ça mérite d'être construit ? »

Et pour quelqu'un dont le métier consiste justement à construire des produits numériques, ce déplacement n'est pas anodin.

La compétence de fabrication perd une partie de sa rareté.

Ce qui devient plus rare, c'est peut-être la capacité à choisir ce qui mérite notre attention.


Le problème n'est peut-être plus de construire

C'est là que ma propre procrastination est devenue intéressante.

Je procrastine beaucoup en ce moment.

Mais je ne crois pas que ce soit simplement parce que je manque de discipline ou parce que je ne sais pas travailler.

Il y a quelque chose d'autre.

Je peux construire énormément de choses.

Une application. Un SaaS. Un outil. Une automatisation. Une expérience. Un site. Un agent. Une idée qui me traverse l'esprit.

Le nombre de possibilités est immense.

Et précisément parce que le coût de fabrication est devenu si faible, chaque possibilité semble facile à envisager.

Le problème n'est donc plus vraiment :

« Comment faire ? »

mais :

« Parmi toutes les choses que je pourrais faire, laquelle mérite mon temps ? »

Et cette question est beaucoup plus difficile à optimiser.


L'optimisation peut devenir un piège

Supposons que je veuille choisir un produit à construire.

Je peux essayer d'optimiser mon choix selon son potentiel économique, son intérêt personnel, son utilité, son potentiel d'apprentissage, son impact, la facilité de distribution, les opportunités qu'il pourrait créer, le plaisir que j'aurais à le construire...

On peut continuer indéfiniment.

Le problème est qu'il n'existe pas nécessairement de fonction objective suffisamment claire pour déterminer le meilleur choix.

Alors je cherche davantage d'informations.

Je réfléchis.

Je compare.

Je cherche une meilleure idée.

J'attends d'être davantage inspiré.

Et pendant ce temps, je ne construis rien.

C'est là que l'optimisation rencontre la procrastination.

On peut alors considérer la procrastination non pas simplement comme une absence d'action, mais comme une difficulté à sélectionner une direction parmi un trop grand nombre de possibilités.

Je ne procrastine peut-être pas seulement l'exécution.

Je procrastine la sélection.


Choisir, c'est renoncer

Le choix possède quelque chose de douloureux.

Choisir une idée signifie abandonner temporairement toutes les autres.

Si je décide de consacrer les deux prochaines semaines à un produit, je ne les consacrerai pas à dix autres produits possibles.

Et lorsque les possibilités sont presque infinies, ce renoncement devient particulièrement visible.

Il existe toujours une autre idée.

Peut-être meilleure.

Peut-être plus intéressante.

Peut-être plus importante.

Peut-être que demain je trouverai enfin celle qui mérite vraiment mon temps.

Mais pendant que j'attends cette idée, le temps continue de passer.

C'est là que se trouve une asymétrie assez brutale :

Choisir fait perdre des possibles. Ne pas choisir fait perdre du temps.

Et le temps perdu ne reste pas disponible pour plus tard.

Ne pas choisir ne préserve donc pas réellement toutes les possibilités.

Cela consomme simplement une ressource qui, elle, n'est pas infinie.


Peut-être faut-il changer ce que signifie « optimiser »

C'est à ce moment-là que l'idée d'optimisation peut être retournée.

Peut-être que le problème vient du fait que j'essaie d'optimiser le choix du projet.

Je cherche le projet qui justifiera le mieux mon temps.

Mais il est impossible de le savoir complètement à l'avance.

Alors une autre stratégie devient possible :

Ne pas optimiser le choix initial. Optimiser la vitesse à laquelle on apprend si ce choix était bon.

C'est un changement assez profond.

Au lieu de demander :

« Quel produit mérite que je lui consacre six mois ? »

je peux demander :

« Quel produit puis-je commencer maintenant pour savoir dans deux semaines si j'ai envie de continuer ? »

Le produit devient alors une expérience.

Je ne signe plus avec lui pour six mois.

Je lui donne une chance.


Le builder comme machine à réduire l'incertitude

Cette idée change aussi la définition du builder.

Le builder traditionnel pourrait être décrit ainsi :

idée → construction → produit

Mais dans un monde où la fabrication devient très accessible, une autre définition apparaît :

incertitude → expérience → information → décision

Le builder ne serait alors plus seulement celui qui sait fabriquer.

Il serait celui qui sait transformer rapidement une hypothèse en confrontation avec le réel.

Je n'ai pas besoin de savoir qu'une idée est bonne.

J'ai besoin de pouvoir faire suffisamment pour découvrir quelque chose.

Un produit qui ne trouve pas son public n'est pas nécessairement un échec pur.

Il peut m'apprendre que personne ne veut ce produit.

Un produit que j'abandonne après trois semaines peut m'apprendre que je n'ai aucune envie de travailler sur ce problème.

Une idée que je pensais extraordinaire peut devenir ennuyeuse dès qu'elle rencontre le réel.

Toutes ces informations ont une valeur.

Le résultat n'est donc plus simplement :

produit réussi / produit échoué

mais plutôt :

incertitude réduite / incertitude non réduite.


Mais il faut accepter que tout ne mérite pas d'exister

Il y a quelque chose de libérateur là-dedans.

Un produit peut être inutile.

Il peut ne jamais devenir une entreprise.

Il peut ne générer aucun revenu.

Il peut n'être utilisé par personne.

Il peut être abandonné.

Et pourtant, il peut avoir eu une raison d'être construit.

Parce qu'il a permis de découvrir quelque chose.

À l'inverse, la recherche permanente d'une idée qui serait suffisamment importante pour justifier son existence peut devenir paralysante.

Peut-être que tout ce que je construis n'a pas besoin d'avoir une justification définitive.

Peut-être que certaines choses peuvent simplement être des expériences.


Et puis il y a la confiance

Mais il manque encore quelque chose.

Même si j'accepte que mes choix soient des expériences, il reste difficile de choisir.

Pourquoi ?

Parce que choisir implique toujours une part d'incertitude.

Et c'est là qu'intervient peut-être la confiance.

Pas nécessairement la confiance en soi au sens :

« Je suis capable de réussir. »

Mais une confiance plus fondamentale :

« Je peux avancer sans savoir à l'avance si j'ai choisi la bonne direction. »

C'est une distinction importante.

Sans cette confiance, choisir signifie presque s'engager définitivement.

Il faut donc optimiser énormément la décision avant de la prendre.

Avec cette confiance, choisir peut simplement signifier :

« Je vais essayer. Et je pourrai réévaluer plus tard. »

Le choix devient réversible.

Et lorsqu'un choix est réversible, il n'a plus besoin d'être parfait.


Faire confiance à la boucle

La confiance peut alors porter non pas sur le résultat, mais sur le processus.

Je ne sais pas ce que je construirai dans six mois.

Mais je peux faire confiance à une boucle :

idée → construction → confrontation au réel → apprentissage → ajustement → nouvelle construction

Je n'ai pas besoin de connaître toute la trajectoire.

J'ai besoin de croire que je suis capable de corriger la trajectoire.

Cela change profondément la relation à l'avenir.

Je n'ai plus besoin de savoir où je vais.

Je peux simplement avoir confiance dans ma capacité à ne pas rester longtemps dans une mauvaise direction.


La procrastination comme protection

À partir de là, la procrastination prend une autre forme.

Ne pas choisir protège de l'erreur.

Si je ne construis rien, je ne peux pas découvrir que mon idée était mauvaise.

Si je garde toutes les possibilités ouvertes, aucune ne peut vraiment être abandonnée.

Il existe toujours cette promesse :

« Peut-être que demain je trouverai quelque chose de mieux. »

Mais cette promesse a un coût.

Elle fait du présent le prix d'un futur hypothétique.

Faire confiance implique au contraire d'accepter :

« Peut-être qu'il existe une meilleure idée. Je vais quand même donner une chance à celle-ci. »

C'est peut-être ce qui permet de supporter le renoncement inhérent au choix.

Je n'ai pas besoin d'être certain.

J'ai besoin de pouvoir avancer malgré l'incertitude.


Et la motivation dans tout ça ?

Cela me fait aussi revoir la question de la motivation.

J'avais tendance à penser que pour agir, il fallait d'abord trouver une raison suffisamment forte.

Trouver le projet.

Trouver l'inspiration.

Trouver le sens.

Puis agir.

Mais peut-être que l'ordre n'est pas toujours celui-là.

Peut-être que parfois :

action → confrontation au réel → découverte → motivation

fonctionne aussi.

Le sens n'est pas nécessairement quelque chose que l'on trouve avant de commencer.

Il peut apparaître en donnant du temps à quelque chose.

Je construis.

Je rencontre des utilisateurs.

Je découvre un problème.

Je m'étonne.

Je m'ennuie.

Je comprends quelque chose.

Je rencontre une difficulté que j'ai envie de résoudre.

Une direction apparaît.

Le sens devient alors moins une condition préalable à l'action qu'une chose qui peut émerger de l'action.


Optimiser les moyens, pas nécessairement la fin

Et je reviens finalement à la question de départ : qu'est-ce que l'être humain optimise ?

Peut-être que nous pouvons très bien optimiser les moyens.

Notre code.

Notre processus.

Notre produit.

Notre organisation.

Notre utilisation de l'IA.

Mais il y a quelque chose que l'optimisation ne peut pas décider à notre place :

ce qui mérite d'être fait.

Avant de pouvoir optimiser une fonction, il faut avoir défini cette fonction.

Avant de chercher la meilleure manière d'utiliser son temps, il faut savoir ce que l'on considère comme important.

Et cette décision-là n'est pas simplement un problème d'efficacité.

Elle touche au désir, aux valeurs, à la curiosité, aux relations, à la création, au sens.

C'est peut-être précisément là que l'humain reste intéressant dans un monde où la fabrication devient de plus en plus automatisée.

L'IA peut contribuer à réduire le coût de la construction.

Elle ne résout pas pour autant la question :

« Qu'est-ce qui vaut la peine d'être construit ? »


Peut-être que le rôle du builder change

Si cette hypothèse est juste, alors le builder de demain n'est peut-être pas simplement celui qui construit plus vite.

C'est celui qui sait :

  • observer ;
  • choisir malgré l'incertitude ;
  • expérimenter rapidement ;
  • apprendre du réel ;
  • abandonner sans considérer cela comme un échec ;
  • poursuivre lorsqu'une chose commence à prendre du sens.

La compétence fondamentale ne serait plus uniquement la production.

Elle serait peut-être la capacité à donner temporairement de l'attention à quelque chose, puis à écouter ce que le réel nous répond.

Et dans cette perspective, la procrastination n'est plus seulement un obstacle à éliminer.

Elle devient une question à écouter.

Peut-être qu'elle dit :

« Je ne crois pas suffisamment en cette direction. »

Ou :

« J'attends une certitude que je ne pourrai jamais obtenir. »

Ou encore :

« Je ne sais plus ce qui mérite mon attention. »

Dans tous les cas, la réponse n'est pas nécessairement de devenir plus productif.

Elle pourrait être de retrouver une relation plus légère au choix.

Choisir quelque chose.

Lui donner une chance.

Construire.

Observer.

Réévaluer.

Et recommencer.

Car finalement, peut-être que sortir de la procrastination ne consiste pas à trouver la bonne chose à faire.

Peut-être que cela consiste à avoir suffisamment confiance dans notre capacité à découvrir, en avançant, ce qui mérite d'être fait.